Eric Besson

Un islam moderne et pluraliste ?

Le 29/01/2015 à 16:32

Contrepoint revigorant. Je dévore avec plaisir le premier livret d'une série dite "Valeurs d'Islam" initiée par la Fondapol, "fondation pour l'innovation politique" www.fondapol.org

En ce temps politique bas et lourd où, comme l'écrit justement le très subtile Dominique Reynié, directeur de la Fondapol , "l'utilisation assourdissante et quotidienne de références à l'Islam par des organisation terroristes (...) finit par imposer dans l'esprit public une équivalence entre islam et barbarie" et où, ajoute-t-il, "une polarisation s’installe peu à peu » entre « deux obscurantismes complices », « d’un côté les « islamistes », de l’autre les « anti-musulmans », ce petit opuscule est une véritable oasis dans le désespérant désert de la nuance.

Eric Geoffroy, « Islamologue à l’Université de Strasbourg » (et de toute évidence, islamophile) nous rappelle fort à propos la signification d’Islam (« remise confiante de soi à Dieu ») et que la doctrine islamique est pluraliste par essence : « de façon inattendue pour certains, le Coran est la seule écriture qui, dans sa lettre même, établit l’universalisme de la Révélation et de la diversité interreligieuse ». Et d’ajouter « être musulman implique de reconnaitre l’authenticité de toutes les religions révélées avant l’islam ». Aussi, « Muhammad est le « sceau », c’est-à-dire le dernier des prophètes ».

Après les attentats de janvier, les décapitations barbares d’otages occidentaux ou encore le supplice des chrétiens d’Orient, il est apaisant de lire que le Prophète affirmait « quiconque fait du mal à un chrétien ou à un juif sera mon ennemi le jour du Jugement ».

Le plaidoyer humaniste de ce livret n’emportera pas l’adhésion de tous, notamment de ceux qui s’interrogent - ils en ont parfaitement le droit - sur la supposée « violence spécifique » de certaines sourates, sur les difficultés intrinsèques à l’Islam à concilier religion et modernité. (l’Oumma est-elle compatible avec la Nation ? quid de la liberté religieuse ou de la laïcité face à la « mécréance » ou l’apostasie etc).

Ceux-là trouveront Eric Geoffroy habile sur la relativisation des versets « exclusivistes » les plus contestés : « La religion, auprès de Dieu, est l’Islam », ou « celui qui recherche une religion autre que l’Islam se verra refuser son choix et il sera dans la vie future parmi les perdants ».

Cette série est une incitation à étudier et comprendre l’Islam, ce qui vaut pour ceux qui ont été élevés au lait des « valeurs chrétiennes » (j’en suis) ou d’autres religions, des non-croyants… et souvent des musulmans eux-mêmes. Cessons de façon ignorante, de caricaturer le Coran ou de le ramener à quelques clichés ou contre-sens : ainsi, si comme l’indique Eric Geoffroy « le terme jihad devrait être traduit par « effort sanctifié » et non par «guerre sainte » », nous avons grand tort d’offrir aux terroristes une première victoire, celle des mots et des symboles, en les qualifiant de « jihadistes ».

Il faut se réjouir qu’après ces ignobles attentats tant de débats aient ressurgi ; inévitables et indispensables. Aucun ne doit être tabou. La France de demain comptera, c’est inscrit dans notre sociologie et notre démographie, davantage encore de musulmans ou de Français de culture musulmane. Ce qui au-delà du fait religieux nous conduit à nous interroger sur notre capacité d’intégration. Une intégration dont les résultats méritent, je crois, une appréciation nuancée, faits d’autant de grands et rayonnants succès que de tangibles échecs. Sur nos valeurs. Le bloc nous paraît quasi naturel : à notre triptyque républicain, il faut évidemment ajouter la laïcité, l’égalité homme-femme et …la langue française.

Une intégration réussie suppose, n’ayons pas de gêne à le proclamer, un vrai désir d’intégration des étrangers ou des nouveaux Français. Mais elle suppose aussi que la France soit fidèle à l’idéal qu’elle proclame et qu’elle mette fin à des discriminations de fait insupportables.

Les élus de la Nation doivent, c’est leur rôle de représentants, participer à ces débats, les nourrir, s’appuyer sur eux pour renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Leur tâche, convenons-en, est ardue. Ils ne doivent pas verser dans l’angélisme et donner le sentiment d’ignorer « les réalités de terrain ». Et veiller à n’offenser personne. Un fil rouge peut être utile : aucun musulman de France, né dans ou hors de notre pays, respectueux des lois et valeurs de notre République, ne doit se sentir visé, touché ou blessé par nos débats. En cette matière, plus que dans d’autres, les mots doivent être pesés.

Pour finir sur le choix des mots. En ce sinistre mois de janvier qui s’achève, Manuel Valls a dit et fait de belles choses. Il est regrettable qu’il ait commis une faute en parlant d’ « apartheid », et qu’il l’ait aggravée en ne la reconnaissant pas.